Une visite chez des amis qui tourne à la soirée pizza, mais pas de liquide pour payer votre part ? Vous pouvez les rembourser par un virement instantané… Mais est-ce vraiment pour ça que la Banque centrale européenne (BCE) a mis la pression aux banques européennes pour la mise en place du virement instantané dans la zone SEPA ou que le Parlement européen et le Conseil de l’UE ont forcé sa mise en place ?
Vraisemblablement pas…
Les adieux au float et au netting
Lorsqu’on réalise un virement classique, il part se promener dans les tuyaux du système de paiement de détail, mais pas tout seul. Il attend ses collègues.
Les transactions sont envoyées par batch (bulk payments) à un mécanisme de compensation et de règlement ou CSM (Clearing and Settlement Mechanism) chargé de faire le bilan des positions des banques les unes par rapport aux autres. Elle fait le total des virements entrants et sortants pour savoir combien la Caisse des Écureuils doit au Crédit des Gones et combien il doit lui-même à la Banque de Paname. C’est le netting ou compensation (multilatérale). Une fois que c’est fait, elle crédite/débite les montants sur les comptes des clients.
En France, c’est la société STET qui joue le rôle de chambre de compensation via l’outil CORE(FR). En revanche, lorsque Michel Deutsch, résidant à Munich, veut effectuer un virement à Marianne Françaismoyen, domiciliée à Toulouse, l’ordre de virement prend un autre chemin. Il est reçu par STEP2-T, le mécanisme de compensation et de règlement paneuropéen fourni par EBA Clearing.
Et là, l’histoire se complique un peu. Avant 2022, STEP2-T fonctionnait lui aussi par cycles : jusqu’à sept par jour pour les virements. Chaque cycle se terminait par un cut-off qui figeait les opérations jusqu’au cycle suivant.
Mais depuis, EBA Clearing a fait basculer STEP2-T vers un modèle de règlement continu, le CGS (Continuous Gross Settlement). Chaque virement est désormais réglé individuellement, en brut, dès qu’il arrive (tant que la banque émettrice dispose de la liquidité nécessaire). Le netting multilatéral a disparu de STEP2-T : il ne reste qu’une logique de file d’attente quand la liquidité manque.
Cette évolution ne change toutefois rien à la règle. Que le virement passe par CORE(FR) ou par STEP2-T, il n’y a qu’une seule obligation de résultat : créditer le compte bénéficiaire au plus tard le jour ouvré suivant (J+1). Entre le moment où vous validez l’opération et celui où l’argent atterrit vraiment sur le compte du destinataire, il reste donc un laps de temps plus ou moins long. Parfois quelques heures, parfois une nuit entière si le virement est envoyé tard. L’écart peut même se compter en jours : un virement envoyé un vendredi après-midi, une fois le cut-off de la banque dépassé, ne sera traité qu’à la réouverture le lundi matin. Et il y a encore la question des jours fériés européens (Pâques, le 1er mai, Noël) qui peuvent faire grimper le délai à trois ou quatre jours consécutifs sans le moindre mouvement possible.
Cet argent, ces liquidités bloquées dans les tuyaux, c’est ce que l’on appelle le float ou flottant. En 2022, la Commission européenne estimait que, chaque jour, jusqu’à 200 milliards d’euros étaient immobilisés dans le système financier et que l’affectation de ces fonds à des fins productives pourrait se traduire par des retombées économiques comprises entre 1,34 et 1,84 milliard d’euros par an. Ça commence à faire !
Le SCT Inst : le virement qui ne dort jamais
Le SCT Inst (Instant SEPA Credit Transfer) repose sur un principe simple, mais puissant : créditer le compte du bénéficiaire en moins de 10 secondes, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, y compris les week-ends et jours fériés. Fini les batchs, les transactions se font une par une et immédiatement. Fini les opérations qui traînent dans un no man’s land entre deux banques, fini les cycles et les cut-off. Chaque virement est traité individuellement, de bout en bout, le temps d’un aller-retour de messages (les camt, pain et pacs) entre la banque émettrice et la banque destinataire.Côté infrastructure, plusieurs plateformes coexistent pour assurer ce règlement immédiat : TIPS (TARGET Instant Payment Settlement) côté Eurosystème, RT1 chez EBA Clearing, ou encore STET IP en France. Cette continuité change la nature même de l’opération. Le virement SEPA classique reste soumis à une obligation de moyens encadrée par un délai maximal (J+1), avec toute l’incertitude que cela suppose pour le bénéficiaire (« c’est parti, ça devrait arriver »). Le SCT Inst supprime cette zone grise : soit l’argent est sur le compte en quelques secondes, soit l’opération échoue et on le sait tout de suite.
Ce que ça change vraiment
Fini le mensonge commercial du « c’est parti ce matin »
Combien de fois un fournisseur a entendu :« Ne vous inquiétez pas, le virement est parti ce matin, vous devriez le recevoir d’ici demain, lundi au plus tard ! » alors qu’en réalité, rien n’a été fait. Si le virement instantané ne rend pas les gens plus honnêtes, il évite de se faire prendre pour un jambon : soit le virement est arrivé dans les 10 secondes, soit il n’a pas été fait. On ne peut plus gagner du temps en laissant croire que c’est en cours, tout en profitant des week-ends et des jours fériés pour différer le paiement.
Un effet direct sur le BFR
Pour une entreprise, chaque jour de délai entre l’émission d’une facture et l’encaissement effectif des fonds, c’est de la trésorerie immobilisée, donc du besoin en fonds de roulement (BFR) à financer par de la dette ou des capitaux propres. Le virement classique, avec son J+1 théorique qui devient parfois J+3 ou J+4 autour d’un week-end ou d’un jour férié, ajoute une incertitude sur la date réelle d’encaissement et allonge le cycle d’exploitation. Le SCT Inst fait disparaître ce délai : entre la décision de payer et la disponibilité réelle des fonds, il reste tout juste le temps de dire « ouf ».Pour une PME, c’est potentiellement plusieurs jours de trésorerie récupérés, multipliés par le volume de transactions. Autrement dit, l’argent est libéré et peut servir à autre chose, notamment à des investissements.
Wero et la possibilité de sortir de Visa et Mastercard
C’est là que le virement instantané dépasse le simple confort pour devenir un enjeu de souveraineté économique. Aujourd’hui, l’essentiel des paiements par carte en Europe transite par les réseaux de deux entreprises américaines : Visa et Mastercard. Évidemment, l’utilisation n’est pas gratuite. D’autre part, la question de la dépendance à un pays étranger se pose. En mars 2022, Visa et Mastercard suspendaient leurs activités en Russie suite à l’invasion de l’Ukraine, démontrant l’emprise des États-Unis sur les systèmes de paiement. Du jour au lendemain, les cartes ne permettaient plus de faire des achats à l’étranger et les cartes du monde entier étaient inutilisables en Russie.
Wero, porté par l’European Payments Initiative (EPI), propose une alternative qui ne repose pas sur la carte bancaire, mais directement sur le virement instantané de compte à compte (SCT Inst ; A2A). Plus besoin d’IBAN : un numéro de téléphone ou un QR code suffisent pour régler un achat. L’argent circule en moins de 10 secondes, directement entre comptes bancaires, sans jamais transiter par un réseau de cartes ni par des serveurs situés aux États-Unis. Adieu les frais. La rapidité permet au bénéficiaire de s’assurer que le paiement a bien eu lieu. Petit bémol, il faut payer avec son smartphone, c’est-à-dire avoir internet, suffisamment de batterie et ne pas craindre un vol à l’arraché, et du téléphone et du moyen de paiement, ce qui devient encore plus délicat.
Pourquoi pas une carte, tout simplement ?
Encore un truc connecté sur smartphone… La carte, au moins, elle a toujours de la batterie. C’est plus ou moins la première réaction que j’ai eue et qui a guidé la suite de mes recherches. Alors qu’est-ce qui empêche de faire une carte bleue européenne ?
C’est en fait exactement ce que l’EPI a essayé de faire au départ. Lancé en 2020 par seize banques européennes, le projet visait à la création d’un nouveau « scheme » de carte pour sortir de la dépendance à Visa/Mastercard. Une vraie carte bleue européenne, pas un gadget sur smartphone.
Le projet s’est effondré lorsque 20 banques ont quitté le navire, faisant passer le consortium d’une trentaine de banques à seulement 13. Raison principale : le coût faramineux d’un tel projet. L’investissement prévu s’élevait à 1,3 milliard d’euros rien que pour lancer le projet. Il fallait ensuite équiper des millions de terminaux de paiement chez les commerçants pour qu’ils acceptent ce nouveau réseau, mettre à jour ou remplacer les distributeurs de billets, et réémettre des cartes à des centaines de millions de clients. Bref, recréer tout un circuit pièce par pièce, un peu comme si l’on avait voulu changer toute la plomberie du continent, et adapter chaque robinet.
Wero élimine ce problème : l’infrastructure SEPA existe déjà. Actuellement, en France, Wero couvre surtout les paiements entre particuliers via la quasi-totalité des grandes banques. Le paiement en ligne chez les commerçants a été lancé en mai 2026. Le paiement en magasin physique, lui, n’est pas encore là : il est annoncé pour 2027.
Indépendance ?
Le SCT Inst n’est donc pas qu’un confort pour rembourser un ami un samedi soir. C’est la brique technique de base sur laquelle l’Europe construit, doucement, mais très consciemment, son indépendance vis-à-vis des deux géants américains de la carte bancaire, ainsi que vis-à-vis des solutions comme PayPal, Apple Pay et Google Pay. N’oublions néanmoins pas où sont les sociétés qui développent les OS de nos smartphones… L’indépendance a encore du chemin à faire.
Marion Fouret
Traductrice indépendante, je traduis vos textes de l'allemand vers le français avec précision et fluidité. Mes domaines de prédilection : l'économie et la finance, le tourisme, et tous les contenus rédactionnels ou généralistes qui demandent du soin.
J'ai traduit des statuts de holding, des revues de marchés et résultats trimestriels, des présentations de produits d'assurance et de prévoyance santé, ainsi que des CGV et des contenus e-commerce.
Diplômée en traduction, titulaire d'un master spécialisé sur l'Allemagne et d'une double formation en économie-gestion et langues étrangères appliquées, j'ai aussi vécu plusieurs années en immersion en Allemagne.
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